lundi 21 mai 2007

Racontez-moi...

...comment ça s'est fait que vous êtes venu en Europe?

J'adore ce moment où j'invite mon interlocuteur à raconter son histoire, et où je m'éclipse pour le laisser parler. C'est un travail de rêve: recueillir les histoires que fabriquent les autres à partir de leurs vies.

A y regarder de plus près, c'est d'abord de l'ordre du travail avant d'être de l'ordre du rêve. Il ne suffit pas d'être sincèrement intéressé et de se laisser porter par l'histoire, on n'est pas au cinéma. Les émotions du chercheur sont souvent signes d'empathie, et peuvent être utiles dans la recherche. Mais lorsque l'empathie cède à la fascination, à ce mélange bizarre entre intérêt excessif et distanciation qui nie la réalité de l'autre, il faut s'interroger. L'art de l'entretien narratif consiste à être présent et éveillé dans son écoute, de soutenir le récit par des relances, de le limiter lorsqu'il s'égare, de le contenir quand il se fait débordant d'émotion.

Et puis le bon chercheur, quoique humainement impliqué, n'oublie pas ses questions de recherche qui guident son écoute et ses questions. Il reste en lien avec la théorie.

C'est très simple et très compliqué en même temps, ce genre d'entretien. Comme les entretiens cliniques par ailleurs... Longtemps je me suis sentie mal à l'aise en tant que chercheuse, car j'avais l'impression d'être intrusive, de voler quelque chose à l'autre. Pour éviter cela, j'ai cette année encore davantage formalisé le moment d'information et la demande du consentement de l'autre.

(Photo: pirogues au Sénégal. Les Africains que je rencontre ne sont pas venus en Europe en pirogue, contrairement à ce que pourrait laisser sous-entendre cette image.)

10 commentaires:

laurence a dit…

Bonjour mecha,
Je viens depuis le début te lire mais n'ai pas encore fait le pas de laisser un commentaire.
Je suis épatée par la justesse de ce que tu dis, par la douceur et la force de tes mots, la beauté de tes textes qui sont pourtant simples et sans ornementation. Est-ce le travail de l'anlyse qui permet cette parole juste, ce dépouillement qui laisse la place à l'élan de ta pensée ? Tu n'as pas l'air bien vieille mais on sent une vraie maturité. Un mélange de réflexion et d'engagement. Et rien de désabusé...
Je me sens soudain très enfant, moi qui dois avoir quelques bonnes années de plus que toi.
Cela m'encourage dans la voie que j'ai choisie. Merci!

Mecha a dit…

Wow... Merci!
Touchée.
Du coup, je ne sais pas quoi dire. Enfin si, ça fait terriblement plaisir!
Et deux questions:
Quelle est ta voie? Et quel chemin t'as mené à mon blog?

laurence a dit…

Ma voie - est-ce une voie? Plutôt un outil ou un projet : la psychanalyse que j'étudie à Paris 7 depuis cette année (L3 pour le moment), sans avoir encore fait le pas de plonger dans l'analyse (j'ai déjà fait un travail avec une psy pdt 2 ans mais plutôt sur mon moi, une relecture de ma vie. J'ai déjà d'autres expériences dans ma besace: 5 enfants, une vie professionnelle dans la finance,une expat à HK. Mais c'est la première fois que je suis aussi intéressée, que j'ose contruire un projet personnel et écouter mon désir... mais ce n'est pas simple pour mon environnement proche (notamment mon homme qui est très méfiant et qui voit dans la psychanalyse une religion). Tout cela est encore nouveau et assez bouillonnant pour moi.
Je viens de chez Christie.

Mecha a dit…

Ah bien sûr, tu es laurence mat... ;-) Mais laurence c'est mieux! Tiens, c'est mon deuxième prénom d'ailleurs.

C'est marrant, parce que quand j'ai commencé mes études de psycho, j'étais moi aussi assez méfiante par rapport à la psychanalyse, un peu pour les mêmes raisons que ton homme. Et puis, tout doucement je me suis plongée dedans et c'est vraiment très riche. Je trouve que toute la psychologie scientifique passe à côté de l'essentiel, en simplifiant et en objectivant l'humain, ce n'est que la psychanalyse, et la psychologie clinique qui s'en inspire (incluant d'autres formes de thérapie), qui peut s'approcher d'une connaissance de l'homme, en se plaçant entre art et science. S'intéresser à l'homme en évacuant sa subjectivité est une aberration.
Tout ce que Freud a pensé et écrit n'est pas pour autant vrai, mais il a ouvert un formidable chantier, et moi j'aime bien Lacan aussi, pour sa réinterprétation de Freud.
Ou là, je me suis vachement retenue, mais sur la psychanalyse je pourrais en écrire des lignes et des lignes! C'est une philosophie, un art, un langage, une thérapie... Toi t'es aussi passionnée?

C'est vraiment des études exclusivement de psychanalyse que tu fais? Et donc c'est pour devenir psychanalyste, un jour? Moi ça me tente, mais bon, ça dure des éternités aussi, cette formation.

dja a dit…

Bonjour Mecha,
Ton billet me fait penser à mon travail en Angola, auprès des populations déplacées. Je faisais du recueil de témoignages. Des histoires de vie dans un pays en guerre.
Malgré mes études, la connaissance des méthodes pour conduire des entretiens directifs, semi-directifs, etc... une fois sur le terrain, bien évidemment la théorie servait de charpente, mais l'humain prenait parfois le dessus, et la distanciation pouvait parfois se perdre. Je le trouve difficile à trouver ce juste équilibre.
Dans tous les cas, ta recherche, son ton terrain (j'aime le terrain) est très intéressante !
Et à quel moment intervient la mémoire, la mémoire de ceux que tu rencontres ? Dans l'histoire qu'ils te livrent ? Dans sa résonnance sur leur vie européenne ?...
C'est vraiment bien le terrain !
Bonne continuation

laurence a dit…

Mes études sont très axées psychanalyse (l'université Paris 7 en est le dernier bastion) et comme j'arrive directement en 3ème année, je n'ai pas à me "taper" des matières plus scientifiques (à part les neurosciences). Toutes les disciplines sont vues sous l'angle psychanalytique (clinique, psychopatho, psycha bien sûr, technique de groupe et autres...) C'est un parti pris contestable surtout pour les jeunes qui arrivent là ne connaissant rien d'autre, et n'ayant donc pas fait un vrai choix - avec le risque de dérive dogmatique que cette spécialisation comporte. Mais du coup les cours sont passionnants et permettent d'aller assez loin dans la découverte des textes et de la clinique.
Je sens une attirance très forte, une grande résonnance surtout que j'ai tâté avant pas mal de "techniques" de connaissance de soi, développement personnel qui m'ont laissé un goût de surface. Là enfin je plonge dans le mystère de l'homme! Mais le fait de ne pas être en analyse est un vrai prob aujourd'hui pour comprendre de l'intérieur. Et mon désir de la commencer s'exacerbe alors que mon homme (qui "payerait" l'analyse) est très réticent et a peur...

Mecha a dit…

@dja
Oh, en Angola... j'imagine que là le terrain est effectivement très difficile. Recueillir des témoignages dans un pays imprégné par la guerre et profondément exotique, c'est encore un autre défi. Heureusement que tu parles la langue. Les gens que je vois viennent d'Afrique de l'Ouest et la violence est aussi assez présente dans leurs récits. J'aimerais bien analyser le rôle de la mémoire à partir des récits de vie, mais je ne suis pas sûr que ce soit faisable, je doute, je doute, je doute...

Mecha a dit…

@ Laurence,
c'est vrai que c'est un peu sectaire, le fait de ne pas trop laisser le choix, même si les gens qui viennent à Paris 7 le savent, j'imagine? Il existe par ailleurs une certaine attitude psychanalytique plutôt détestable qui consiste à se sentir supérieurs aux autres, à les interpréter, à faire semblant de savoir à leur place. C'est la caricature de la psychanalyse...qui existe malheureusement.

Sur le divan, c'est effectivement encore une autre dimension! Ce n'est plus tellement intellectuel, ça devient existentiel. Quand je pense qu'on a eu des profs psychanalytiques qui nous ont mis en garde contre le fait d'entamer une psychanlyse: "Si vous avez un certain équilibre,vous allez le mettre en jeu". La peur de ton homme est donc compréhensible. En même temps, puisque c'est existentiel, c'est un choix qui n'appartient qu'à toi. Bon, d'accord, l'argent, ce n'est peut-être pas un détail, c'est vraiment pas donné. 30 Euro, deux fois par semaine...
Ouh, tu me donnes encore plus envie de faire un post à ce sujet!

laurence a dit…

Serait-ce possible d'avoir ton adresse e-mail? J'aimerais beaucoup te demander quelques conseils mais ce n'est pas très facile de le faire via le blog?
Merci bc

Mecha a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.